1865-1917
Russie
Réalisateur

Evgueni Bauer est le fils d’un musicien de la Cour, joueur de cithare venu d’Autriche-Hongrie, et d’une artiste russe, chanteuse d’opéra. Il étudie à l’Académie moscovite de peinture, sculpture et architecture. Après sa sortie en 1887, il travaille comme caricaturiste, acteur et impresario de théâtre. Mais il est surtout décorateur, concepteur de spectacles et de revues en particulier pour les cafés-concerts. Il se marie à la fin des années 1890 avec l’actrice Lina Antcharova, et après 1900 s’intéresse à la photographie.
Collaboration avec Khanjonkov
En 1912 Evgueni Bauer est engagé par Drankov et Taldykin comme décorateur pour Le Tricentenaire de l’Avènement des Romanov. Il commence alors à réaliser des films pour Drankov, puis pour la Compagnie moscovite des Frères Pathé. L’année suivante, il rejoint le plus grand producteur de Russie, Khanjonkov, et obtient le succès dès son premier film, Sumerki jenskoi duchi [Les Ténèbres de l’âme féminine]. Imprégné du désespoir mélancolique de l’époque, ce film raconte l’histoire d’une noble qui tente de s’affranchir de sa condition oisive en aidant les pauvres et les démunis. Expérimentant avec la lumière et les décors pour développer son récit, Bauer utilise ce film pour dénoncer le fossé entre les classes sociales tout en explorant la psychologie de son héroïne tourmentée.

Pendant leurs quatre années de collaboration, Evgueni Bauer va produire environ 70 films, dont moins de la moitié survivent. Artiste reconnu, il s’impose rapidement, ses films rencontrant un vif succès auprès du public et de la critique russes. Il explore divers genres, de la comédie au drame social en passant par les sujets patriotiques et les tragédies psychologiques. Le thème « Amour et Mort » revient souvent, en général avec une conclusion tragique. Ainsi dans Gryozy [Rêves], un veuf tombe amoureux d’une actrice parce qu’elle ressemble à sa défunte épouse. Mais il finit par l’étrangler lorsqu’elle se montre trop jalouse de la morte. Le style de Bauer emprunte à ses expériences artistiques diverses, et il s’impose comme le leader des réalisateurs russes. Ses techniques sont en avance sur son temps, au niveau des éclairages, de l’utilisation des gros plans ou du split screen.
Les drames de réalisme social
Parmi les drames de réalisme social de Bauer figure Ditya Bolshogo Goroda [L’Enfant de la Grande Ville] (1914). L’héroïne est une jeune femme, orpheline dès sa naissance et marquée par une misère extrême. Contrainte de travailler dans un atelier clandestin, elle s’échappe lorsqu’un jeune homme riche tombe amoureux d’elle et fait d’elle sa maîtresse. Mais une fois sa fortune épuisée, elle le quitte et refuse sa proposition de vivre modestement ensemble. Finalement, elle gravit les échelons sociaux. Lorsque son ancien amant se suicide sur le seuil de sa demeure, elle l’enjambe pour se rendre dans un restaurant chic, le plan final étant un gros plan de son corps.
Dans Nemye Svideteli [Témoins Silencieux] (1914), c’est l’insensibilité de l’aristocratie qui est mise à nu. L’histoire relate la séduction d’une servante par un riche oisif d’une famille de la haute société. Il l’abandonne lorsqu’il renoue avec une femme du monde. Leon Drey (1915) s’intéresse à un séduisant Juif qui use de son charme pour gravir les échelons sociaux.
Jizn za Jizn

Ce même trait de critique sociale se retrouve dans le somptueux drame de Bauer, Jizn za Jizn [Une vie pour une vie] (1916) avec la star Vera Kholodnaia, qu’il fait tourner dans 13 films. Bien qu’inspiré d’un roman français de Georges Ohnet, le film, transposé dans un contexte russe, restitue parfaitement la décadence de la fin de l’ère tsariste. Un prince avide de fortune épouse la riche fille d’une industrielle. Mais il entretient une liaison avec la sœur adoptive de sa femme, mariée à un homme d’affaires qu’elle n’aime pas. Après avoir dilapidé une grande partie de la fortune de sa femme, il falsifie des reconnaissances de dette et est sur le point d’être arrêté lorsque sa belle-mère le tue d’un coup de feu.

Les films de Bauer explorent des thèmes psychologiques qui apportent une nouvelle maturité au cinéma. Mais ces films possèdent une saveur typiquement russe, une mélancolie profonde liant sexe et mort. Il dirige Ivan Mosjoukine dans Jizn v Smerti [La Vie dans la Mort] (1914). C’est l’histoire d’un homme tellement obsédé par la beauté de sa femme qu’il la tue et conserve son corps embaumé dans sa cave. Posle Smerti [Après la mort] (1915) est une adaptation de la nouvelle de Tourgueniev, Klara Militch. Ce film met en scène un homme obsédé par une actrice rencontrée par hasard à plusieurs reprises, qui finit par se suicider en pleine représentation. Cette actrice est jouée par l’étoile du Bolchoï et des Ballets Russes Vera Karalli. Umirdyushchi Lyebyed [Le Cygne mourant] (1917) raconte l’histoire d’une ballerine et de son admirateur obsessionnel, un artiste qui conserve un squelette humain dans son atelier.
Comédies et films de guerre
Parmi ses comédies, plusieurs mettent en vedette son épouse, Lina Bauer, qui fait preuve d’un véritable talent de comédienne. Dans Tysiacha vtoraia khitrost [La 1002e ruse] (1915), elle incarne une épouse coquette. Elle déjoue avec brio les tentatives de son mari pour contrer ses infidélités en cachant son amant dans le placard. Les délicieuses expressions faciales et l’air malicieux et complice de Lina Bauer s’accordent parfaitement à l’atmosphère de cette farce habilement menée.
Evgueni Bauer réalise aussi une série de films de guerre patriotiques, en réaction au conflit avec l’Allemagne. Parmi eux figure Slava Nam, Smert Vagram (A nous la gloire, aux ennemis la mort) (1914) avec Ivan Mosjoukine dans le rôle principal. Le plus remarquable de ces films inspirés de l’actualité est sans doute Revoliutsioner [Le Révolutionnaire] (1917). Il réalise ce film juste après la Révolution de Février qui renverse le régime tsariste. C’est l’histoire d’un révolutionnaire, joué par le futur réalisateur Ivan Perestiani. Exilé en Sibérie en 1907 et libéré dix ans plus tard avec la chute de la dynastie Romanov, il est accueilli en héros à son retour. Mais il se retrouve en désaccord avec son fils, bolchevik opposé à l’entrée en guerre de la Russie dans la Première Guerre mondiale. Finalement, le père parvient à le convaincre qu’une victoire dans la guerre servira la révolution, et tous deux s’engagent.
1917
Evgueni Bauer part avec la troupe et la compagnie pour Yalta début 1917, afin d’échapper aux désordres révolutionnaires. L’un de ses assistants et élèves est Lev Koulechov, futur théoricien et metteur en scène du cinéma soviétique. Bauer lui transmet le flambeau en lui faisant jouer un petit rôle dans Za Chastem [Pour le Bonheur]. Ce film est l’histoire tragique d’une jeune fille fragile qui tombe amoureuse d’un avocat. Mais en tournant ce film il se casse une jambe.
Il tourne encore Karol Parija [Le Roi de Paris] en chaise roulante (avec sa sœur Emma Bauer), mais il contracte une pneumonie et est remplacé par l’actrice Olga Rakhmanova. Il meurt le 22 juin 1917. Quelques mois après sa mort, une seconde révolution, bien plus radicale, balaie les vestiges de l’ancienne société dont Bauer avait si puissamment relaté le déclin douloureux dans ses œuvres. Il tombe alors dans l’oubli, et son œuvre n’est réhabilitée qu’à la fin des années 80, avec l’effondrement du système soviétique.
Sources et ressources
Cine sovietico (esp.)